La Marseillaise : derniers outrages.

Loi du 28-01- 2003, article 433-5-1: constituent un outrage puni de 7500 euros d'amende les agissements qui portent atteinte au respect dû au drapeau tricolore et à l'hymne national. Lorsqu'il est commis en réunion, cet outrage est puni de six mois d'emprisonnement et de 7500 euros d'amende.

L'apparition en plein PAF de ce futur texte de loi, réveilla en moi le révolutionnaire qui sommeillait sous les oripeaux du démocrate, citoyen Lambda, politiquement correct !

Comment peut-on outrager un hymne à la Liberté ?
Comment un hymne à la Liberté pourrait-il ne pas tolérer les libertés que l'on prend à son égard ? Il ne mériterait plus que le nom de chansonnette, et ne serait plus qu'un soi disant hymne national d'un soi disant pays de la Liberté !
Deux cents ans au hit parade des chants révolutionnaires, tout ça pour finir en cache
misère d'une république maintenant vouée à la conquête de parts de marché et à la défense de son confort petit bourgeois.
Au vu des politiques de circonstances et des intérêts politiciens qui le contraignent,
quel gouvernement peut-il prétendre être le dépositaire de ce symbole de lutte pour
la Liberté ?
En France, les droits de l'homme et les libertés sont globalement respectés, c'est vrai !
Mais c'est une vérité relative, qui n'est plus une vérité pour ceux qui se croient à tord
ou à raison, trahis par leur dirigeants. Bretons, Femmes au foyer, Corses, Veuves de guerre, Harkis, Pieds-noirs, Exclus… voient-ils dans La Marseillaise un symbole de liberté ou un symbole d'oppression ?
Le premier outrage que l'on peut faire à La Marseillaise, c'est de lui faire perdre son statut d'hymne à la Liberté et de l'assujettir aux idées de quelques uns, au détriment de l'Humanité, à laquelle elle appartient !

La Marseillaise, a été reprise à l'unisson par tous les combattants de la liberté qui se sont succédés sur la planète. L'Espagne, l'Amérique du Sud, la Russie, la Chine
ont entonné notre air libératoire, le sacrant ainsi premier porte parole de l'esprit de 1789, champion du monde des chants révolutionnaires ; catégorie Espoir !
La Marseillaise n'a pas besoin de lois pour se faire respecter ;
étant de nature révolutionnaire, elle est elle-même l'âme consentante de sa propre contestation.

Merci Rouget !

Chapitre I: L'objet du délit
Je vois l'épine avec la rose
Dans les bouquets que vous m'offrez
Robespierre


Ce bref moment d'émotion passé, je me demande pourquoi cette ritournelle
nous donne une telle envie de pourfendre la moitié de la planète, dès les premières mesures.
Est-ce le sens des paroles ? l'air martial ? l'alchimie des deux ? cela mérite
que l'on s'y arrête un peu.
Pour bon nombre de citoyens, le premier
couplet est le seul qui reste gravé, au moins en partie
dans nos mémoires :
Allons, enfants de la Patrie,
Le jour de gloire est arrivé :
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé. (bis)
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces soldats?
Ils viennent jusque dans vos bras,
Egorger vos fils, vos compagnes !

Les deux premiers vers plantent le décor ; le génie allégorique du poète, nous transporte immédiatement en pleine épopée, et l'évocation des enfants de la Patrie
réveille l'instinct protecteur qui sommeille en nous.
Excellente mise en condition, le Allons, impératif, est aussi culpabilisant, il nous fait sortir
de notre léthargie et nous rappelle notre appartenance à la communauté.
De la lourdeur des deux vers suivants naît la mauvaise réputation dont est victime La Marseillaise.
Je m'explique :
En hurlant
Contre nous de la tyrannie
L'étendard sanglant est levé
on comprend que c'est notre étendard sanglant qui est levé, par analogie avec
notre jour de gloire, qui est arrivé.
Et si notre étendard est sanglant, c'est que nous l'avons ensanglanté !

C'est ce contresens qui fait croire que La Marseillaise est sanguinaire, belliqueuse et guerrière !

En fait, il suffit de replacer les termes de ces deux vers dans leur ordre logique :

L'étendard sanglant de la tyrannie est levé contre nous

pour comprendre à l'évidence qu'il ne s'agit pas de notre étendard, mais de celui des tyrans ; l'intention de Rouget de Lisle, dans ce premier couplet, est de rassembler les
troupes et de leur montrer les bonnes raisons qu'ils auront de se battre !
Voir les étendards sanglants et entendre mugir ces féroces soldats sont bien les signes annonciateurs d'une future tuerie.
Mais une tuerie dont les enfants de la Patrie ne sont aucunement responsables,
eux qui ne veulent qu'empêcher que leurs fils et leur compagnes soient égorgés !


Et pour cela, un seul remède, prendre les armes ; pas d'autres solutions pour repousser l'agresseur :
Aux armes , citoyens ! Formez vos bataillons
Marchons, marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons.

Refrain vengeur, dont la répétition finit par masquer le message de Rouget de Lisle.
On peut interpréter de diverses façons le sang impur , pour ma part je pense que
l'auteur qualifie ainsi le sang de nos ennemis, par opposition au sang pur des
enfants de la Patrie, et qu'il ne faut pas voir d'allusion ni au sang de la noblesse ni à
celui d'une quelconque autre race, supposée inférieure.
Violent et d'esprit pour le moins vengeur, le sens du refrain est quand même
généré par une légitime nécessité de se défendre.

A partir du deuxième couplet, le sang disparaît et l'ennemi se dépersonnalise,
la défense des récents acquits de la République prend le pas sur le combat sanguinaire.
Il s'agit plus de combattre l'oppression aux multiples visages, oppression
qui voudrait, oh ! quel outrage nous rendre à l'antique esclavage,

Que veut cette horde d'esclaves
De traîtres, de rois conjurés?
Pour qui ces ignobles entraves
Ces fers dès longtemps préparés? (bis)
Français, pour nous, ah! quel outrage
Quels transports il doit exciter?
C'est nous qu'on ose méditer
De rendre à l'antique esclavage!

Maintenant c'est le sentiment national que l'on défend en plus
de notre condition d'hommes libres.
L'expression Grand Dieu ! est curieuse, politiquement incorrecte
pour un révolutionnaire,

Quoi ces cohortes étrangères!
Feraient la loi dans nos foyers!
Quoi! ces phalanges mercenaires
Terrasseraient nos fiers guerriers! (bis)
Grand Dieu! par des mains enchaînées
Nos fronts sous le joug se ploieraient
De vils despotes deviendraient
Les maîtres des destinées.

Là encore, le réalisme saignant du premier couplet cède le pas à une expression plus proche de la préciosité :

Tremblez, tyrans et vous perfides
L'opprobre de tous les partis
Tremblez! vos projets parricides
Vont enfin recevoir leur prix! (bis)
Tout est soldat pour vous combattre
S'ils tombent, nos jeunes héros
La France en produit de nouveaux
Contre vous tout prêts à se battre

Les farouches révolutionnaires dévoilent leur vraie nature ; leur grandeur d'âme
accordera la vie sauve aux humbles soldats de l'ennemi, victimes, comme eux , de la tyrannie, et ils ne porteront leurs coups qu'aux despotes toujours sanguinaires et à leurs complices. (Bouillé est le militaire qui organisa la tentative de fuite du roi en 1791).
Porter ou retenir un coup suppose une réflexion que ne font pas les citoyens du refrain, eux qui ne pensent qu'à abreuver nos sillons d'un sang impur.

Français, en guerriers magnanimes
Portez ou retenez vos coups!
Epargnez ces tristes victimes
A regret s'armant contre nous (bis)
Mais ces despotes sanguinaires
Mais ces complices de Bouillé
Tous ces tigres qui, sans pitié
Déchirent le sein de leur mère!

On s'envole littéralement, plus question de sang, de tyrannie ou d'étendards sanglants. Tous métamorphosés en Amour, Liberté, drapeaux ou gloire, par l'exaltation lyrique du
poète. Le " chant de guerre pour l'armée du Rhin " se transforme en ode à la liberté !

Amour sacré de la Patrie
Conduis, soutiens nos bras vengeurs
Liberté, Liberté chérie
Combats avec tes défenseurs! (bis)
Sous nos drapeaux, que la victoire
Accoure à tes mâles accents
Que tes ennemis expirants
Voient ton triomphe et notre gloire!

Les paroles de Rouget de Lisle s'arrêtent là ; le septième couplet figurant dans la
version officielle sont un rajout dû à la plume de l'abbé Pessonneaux ou de Louis du Bois (les sources divergent !)

Curieux assemblage.
Un couplet et son refrain sanguinaire, qui fait une bonne partie du succès de ce chant auprès de la troupe qui veut en découdre.
Une musique enlevée, soutien vigoureux du texte.
Un message qui transcende le chant de guerre à usage militaire, en ode à la Liberté au destin universel !
Les accents de ce chant touchent plusieurs niveaux émotionnels et intellectuels, le
rendant accessible à tous.
Chacun y trouve ce qu'il y apporte,
C'est l'auberge espagnole du chant patriotique
Est-ce là le secret du succès mondial de la Marseillaise ?
Sans aucun doute.


Chapitre II -Récupérations

Les défenseurs de la liberté ne seront que des
proscrits, tant que la horde des fripons dominera.
Robespierre

Les pouvoirs établis apprécient rarement les odes à la Liberté chantées par les foules enthousiastes ;
ce sont des armes à double tranchant qui transforment un peuple de moutons en horde hurlante, en moins de temps qu'il n'en faut pour s'exiler !
Pas question de laisser dans les mains d'affreux révolutionnaires en puissance, une arme aussi efficace qu'un air séditieux !
Pour circonvenir les effets néfastes des idées nouvelles, toujours prêtes à contester le pouvoir
si péniblement acquis, les gouvernements ont deux alternatives :
officialiser ou proscrire La Marseillaise.
Les régimes d'apparence républicaine l'officialisent, et récupèrent ainsi un petit air progressiste de défenseur des libertés représentant les valeurs populaires ;
Les monarques et empereurs la proscrivent, et étouffent un symbole révolutionnaire, potentiellement dangereux pour l'ordre réactionnaire.
La France du dix-neuvième siècle a bien de la peine à ranger définitivement reines, rois, empereurs et princes au rayon des souvenirs.
On les chasse à grands coups de Marseillaises, ils reviennent quand les Carmagnoles se sont tues!
La Marseillaise passera, malgré trois révolutions, soixante dix années de ce dix neuvième siècle dans la catégorie des chants interdits par monarques et empereurs.

Rouget de Lisle est lui même à l'origine d'un de ces revirements de l'Histoire qui fit passer sa chanson de l'honneur à la déchéance officielle ! Il faut dire qu'en matière d'outrage, Rouget était un maître! (Ne prenez pas cette familiarité pour un outrage, Claude-Joseph, Rouget de son vrai nom, dut bien ajouter un" de Lisle ", prêté par un cousin, pour entrer à l'Ecole Militaire de Paris, seuls les nobles y étant admis, avant la révolution!)
Rouget donc, d'un caractère entier, connaît bien des revers au cours de sa carrière d'officier. Tiède révolutionnaire, il reste partisan d'une monarchie constitutionnelle et refuse de prêter serment à la constitution de la première République, représentée par Lazare Carnot, un ancien camarade d'école, devenu grand organisateur des armées révolutionnaires.
Outrage courageux sous la Terreur.
" Soupçonné d'être suspect ", pléonasme terrifiant par lequel Rouget de Lisle est emprisonné quelques mois ; Il ne devra la vie sauve qu'à la chute de Robespierre. La Marseillaise, elle, est instituée " Chant National " par la Convention, le 4 frimaire de l'an II et elle est associée aux cérémonies officielles par décret du 26 messidor de l'an III (14 juillet 1795).
La jeune République remercie sobrement l'auteur en le payant de deux violons, avec archets et étuis.
Cette première récupération fait de la Marseillaise le juste symbole d'un gouvernement qui se déclare " révolutionnaire jusqu'à la paix ". Elle n'aurait jamais du se laisser faire, La Marseillaise : en devenant un symbole attaché au service de l'Etat elle accepte par la même occasion la défense des actes de celui-ci, en toutes circonstances, et c'est cette dépendance inconditionnelle qui transforme l'hymne à la Liberté en cible politique. C'est la raison des lazzis et des sifflets qui lui sont adressés aujourd'hui. Les sifflets entendus dans les stades de football ne s'adressent pas au sens des paroles, mais bien à l'Etat que la Marseillaise est censée représenter !
Déjà en frimaire II, ce choix ne fait pas l'unanimité, et certains citoyens -députés, clairvoyants, s'opposent en vain, à ce que l'assemblée légifère sur de tels sujets. (Luxardo p :73)
La rue sanctionne immédiatement cette officialisation et les partisans de la contre-révolution dès 1793, entonnent le Réveil du Peuple, chant réactionnaire et sanguinaire, adressé aux sans culottes révolutionnaires non moins sanguinaires, de la sinistre Terreur du gouvernement de Robespierre :

Peuple français, peuple de frères,
Peux-tu voir sans frémir d'horreur,
Le crime arborer les bannières
Du carnage et de la terreur ? (bis)
Tu souffres qu'une horde atroce
Et d'assassins et de brigands,
Souille par son souffle féroce
Le territoire des vivants

Quoi ! cette horde anthropophage
Que l'enfer vomit de son flanc,
Prêche le meurtre et le carnage !
Elle est couverte de ton sang !
Devant tes yeux, de la patrie
Elle assassine les enfants
Et médite une boucherie
De tes dignes représentants !
(…)
Violentes et agressives, les paroles de Souriguière de Saint-Marc ne sont pas faites pour calmer les esprits. Elles rencontrent momentanément, un succès comparable à celui de la Marseillaise, jusqu'à ce que le Directoire les interdisent !

Exclu de l'armée, emprisonné, Rouget mit de nombreuses années à obtenir sa réintégration. Possible vengeance d'un général de l'armée des Ardennes, outragé dans son honneur de mari par les aventures de Pulchérie, sa légitime, avec Rouget, son aide de camp !
Disgrâce plus probablement due aux effets de son caractère paranoïaque, néfaste inspirateur de la
lettre que Rouget adresse à son ex-camarade Lazare Carnot: " Je suis votre ennemi Carnot…(…) de tous temps vous m'avez paru être l'ennemi de la chose publique ".
Ce fut mal reçu par celui qui venait de signer la nomination de Rouget au grade de chef de bataillon .
Il annula la promotion.*( H. Luxardo)
C'est donc sa seule notoriété d'auteur qui le fait admettre dans les salons parisiens, ou il rencontre parmi le gratin de l'époque, le jeune Bonaparte avec qui il sympathise. Le futur empereur lui commandera plus tard un hymne pour marquer son titre de Premier Consul ; mais le poète ne retrouvera pas l'inspiration de la Marseillaise, et sa nouvelle composition fut vite oubliée .
Il n'était pas du genre à exploiter les relations, le Claude-Joseph : rigide, orgueilleux, il va bientôt mordre à nouveau la main protectrice. Véritable réincarnation de Don Quichotte, il se croit investi du rôle de guide spirituel du futur empereur. Rouget harcèle le premier consul de ses bons conseils en dénonçant les carences d'un pouvoir qu'il croit naïvement aveugle. Subitement autoproclamé sauveur de la Hollande, écrasée par le poids de l'occupation française, il écrit à Bonaparte " Sauvez- la, citoyen consul, sauvez cette malheureuse Batavie qui vous tend les bras… "
Quelques courts extraits d'une interminable lettre adressée au futur Empereur des Français, par le poète idéaliste , le 19 pluviôse an XII, montrent sa détermination de conseiller impérial :
(…)
" Bonaparte ! vous vous perdez, et ce qu'il y a de pire,
vous perdez la France avec vous.
Qu'avez -vous fait de la Liberté, qu'avez vous fait de la République ? (…)
Ouvrez les yeux et voyez…
Voyez le peuple frappé de stupeur…
Voyez l'armée horriblement mutilée…
Voyez le commerce désolé…
Voyez le crédit national tari…
Voyez l'immoralité croissant de jour en jour…
Bonaparte ! ce n'est point là ce que nous attendions de toi ,… "


Naïf, inconscient, suicidaire, entier ou complètement allumé, on peut qualifier de
diverses façons le chantre de la Liberté, on ne peut pas nier qu'il ait eu le courage de ses opinions !
Force est de le constater, le caractère de Rouget, est plein d'arêtes !
Le futur empereur n'apprécie pas vraiment l'outrage ; on peut le comprendre ; on n'accède pas à cette très rare fonction d'Empereur des Français pour se faire remonter les bretelles par un poète pinailleur, benoîtement soucieux du confort de ses contemporains . Il veillera personnellement à ce que l'on interdise à Rouget l'accès à toute fonction, même la plus humble.
Par sa grandeur d'âme notre Don Quichotte a bien mérité ses lettres de noblesse mais c'est Rouget de Lisle qui se voit refuser même un visa pour l'exil. Il est condamné à la misère pour plus de vingt ans !
Ultime vengeance, Napoléon proscrit La Marseillaise du répertoire des chants officiels.
Poursuivi jusque dans l'au delà l'Empereur ! Il dormait à peine depuis soixante quinze ans dans son joli tombeau des Invalides, quand tout à coup, fin du purgatoire ; on vient lui signifier sa peine, sans appel :
Il reposera pour l'éternité aux côtés d'un infernal voisin : Rouget !

De toute façon, Napoléon, il ne l'aimait pas, La Marseillaise ; il avait bien compris que son message était destiné à tous les tyrans, empereurs inclus !
Mais bien malin celui qui vaincra une chanson ; elle a même fini par humilier l'Empereur, La Marseillaise, lors d'une outrageuse tentative de récupération de celui-ci :
1812, c'est la débâcle sur la Berezina, la fonte des glaces empêche les rescapés de la retraite de Russie de franchir la rivière et d'échapper aux troupes russes de Kutusov. Désarmé devant les éléments ligués contre lui, Napoléon se souvient de ce chant magique, arme ultime des situations désespérées, et il chante lui-même La Marseillaise ; mais la mayonnaise ( était-ce de l'aïoli ?) ne prend pas ; l'hymne proscrit, outragé, n'est pas au rendez-vous, et la voix de Napoléon s'éteint, bientôt remplacée par une rengaine narquoise, fredonnée par les soldats de la Grande Armée :
Malbrough s'en va-t-en guerre,
Mironton, mironton, mirontaine !
Ne sait quand reviendra ( ter)

Il reviendra-z-à-Pâques,
Mironton, mironton, mirontaine !
Ou à la Trinité ! ( ter)

La Trinité se passe,
Mironton, mironton, mirontaine !
Malbrough ne revient pas !
etc…

Impérial outrage, mon Empereur !

La Marseillaise, attend tranquillement , tapie dans la mémoire de la nation et dans le répertoire des fêtes populaires que l'orage passe et que l'empereur trépasse.
Ambassadrice de choc, elle profite de sa disgrâce nationale pour se propager à l'étranger, à la rescousse des démocraties émergentes. Récupérée par les révolutionnaires et les mouvements sociaux d'Europe centrale, La Marseillaise deviendra le cri de ralliement universel de générations de contestataires allemands, russes, hongrois, polonais…
Elle retrouve très brièvement sa vocation nationale, à la tête des révolutionnaires qui chassent Charles X en juillet 1830. Son successeur, Louis-Philippe, se souvenant de l'exécution de son père
Philippe Egalité en 1793, fait acte d'allégeance aux valeurs républicaines en choisissant prudemment le drapeau tricolore en remplacement du lys royal. Il fait attribuer une pension à Rouget de Lisle, lui permettant de vivre les dernières années de sa vie hors de la misère dans laquelle son fichu caractère l'avait plongé.
Il en faisait un peu trop, Louis-Philippe, simulant un véritable amour pour la Marseillaise,
il la chantait volontiers de son balcon, à la demande du bon peuple qui passait sous les fenêtres du palais.
Le roi comédien marquait-t-il ainsi son amour pour " la France d'en bas " ? Qui sait ?…
Cela ne dura pas, et bientôt c'est la foule qui fit retentir la chanson qui n'aurait jamais dû sortir du giron révolutionnaire !
A nouveau proscrite, elle répond à l'appel de sa vocation et erre dans les prisons du royaume aux côtés des prisonniers politiques. Ils en font, littéralement, leur prière du soir. *(L. Fiaux)

Pour fêter l'avènement de la Deuxième République la grande tragédienne Rachel, " dit " La Marseillaise, son sein d'albâtre largement dénudé, le reste finement drapé d'un drapeau tricolore. Elle donne une géniale interprétation et rend à l'hymne national sa dimension universelle.
Illuminé par un éclair de lucidité, l'éphémère deuxième République en 1848, met au concours un nouvel hymne, destiné à remplacer La Marseillaise, trop compromise avec le régime précédent.
Projet sans suite, l'empire renaissant enterre l'idée et Napoléon III suivant les traces de son oncle, interdit que la Marseillaise soit chantée dans les lieux publics.

Mais il a bien besoin d'un hymne pour redonner à son règne un peu de grandeur. Celui que Victor Hugo appelait Napoléon le petit, ne trouve qu'une chansonnette à sa taille. Il inflige à ses sujets " Partant pour la Syrie, le jeune et beau Dunois ", une fraîche composition d'Hortense de Beauharnais, sa maman.
Le beau Dunois fit un affreux flop !

En 1879, la troisième république, à la recherche de faveurs populaires et d'une image authentiquement républicaine confirme les anciens décrets du 26 messidor de l'an III et officialise subtilement La Marseillaise : Hymne National de la République,
Elle est depuis lors confirmée dans ce rôle officiel et figure, raide, inamovible, dans l'article 2 de l'actuelle constitution française.
Il fallait bien cette récupération pour étouffer le souffle révolutionnaire !


Chapitre III - Contrefaçons

Le char de l'Etat navigue sur un volcan
H. Monnier -1857


Encore mineure, La Marseillaise a fait l'objet de détournements majeurs.
En 1792, les distractions populaires sont rares. Et le spectacle de la guillotine ayant lieu généralement le matin, les soirées sont occupées par les discussions aux cercles, cafés, sociétés et autres clubs, ou par des promenades dans les jardins du Palais-Royal.
Toutes ces activités sont agrémentées de chansons, qui sont un élément primordial de la communication et de la propagation des idées. Les chansons participent à toutes les manifestations, à toutes les fêtes publiques. Pendant la Révolution les chants patriotiques sont aussi des chansons populaires qui sont imprimées et vendues dans la rue pour quelques sous. Les directeurs de théâtre les ajoutent en intermède ou en lever de rideau. Ils n'hésitent pas non plus à les arranger et à les intégrer à de grandes fresques allégoriques, telles " L'Offrande de la Liberté, scène religieuse composée de l'air Veillons au salut de l'Empire et de la Marche des Marseillais , avec récitatif, chœur et accompagnement à grand orchestre, arrangée par le citoyen Gossec, directeur de la musique de la garde nationale parisienne " (Annonce parue dans Le Moniteur du 1/10/1792)
Quant au droit des auteurs, intellectuel ou pécuniaire, la notion en est encore totalement inconnue.
Les citoyens poètes amateurs n'hésitent pas à puiser très librement dans les airs à la mode et
La Marseillaise devient l'une des sources intarissables de leur inspiration.
Les archives nationales débordent d'innombrables plagiats, parodies, imitations et autres caricatures
dont les meilleures sont rassemblées dans la très intéressante anthologie Marseillaise, Marseillaises. (Chantal Georgel et Robert Delbart, Le cherche midi / ligue des droits de l'Homme éditeurs).

La réaction thermidorienne est le premier mouvement politique à détourner sans vergogne l'hymne républicain et un auteur resté prudemment anonyme propose une contrefaçon royaliste de
La Marseillaise, chantée par les contre-révolutionnaires :
Le jour de deuil pour la patrie
Le jour de honte est arrivé !
Du peuple aveugle en sa furie
Le couteau sanglant est levé.
Dans ce temps d'horreurs et de crimes
Pour servir d'infâmes projets,
Il ne compte ni ses forfaits
Ni le nombre de ses victimes

Factieux citoyens ! Rebelles bataillons !
Tremblez, tremblez, un noble sang vengera les Bourbons !

Finissons en avec la réaction et les " Derniers tableaux de Paris " spectacle de J. Peltier :

Allons amis de la patrie
Français trop longtemps aveuglés,
Que des suppôts de l'anarchie
Les drapeaux sanglants soient brûlés !…

Soucieux, déjà de mettre un terme à des débordements qui finissaient en batailles rangées entre partisans de la révolution et " muscadins "; le Directoire publia un arrêté le 18 nivose de l'an IV :
" Tous les directeurs, entrepreneurs et propriétaires des spectacles de Paris sont tenus,
sous leur responsabilité individuelle, de faire jouer chaque jour par leur orchestre, avant
la levée de la toile, les airs chéris des républicains, tels que la Marseillaise, ça ira, Veillons au salut de l'Empire et le Chant du départ. (…) Il est expressément défendu de chanter, laisser ou faire chanter l'air homicide dit le Réveil du Peuple.
Dans l'intervalle des deux pièces, on chantera toujours l'Hymne des Marseillais ou
quelques autres chants patriotiques. (…)"

Mais en France, la contestation, même la mauvaise, à la vie dure ; il fallut déployer les grands moyens pour faire taire les chouans, siffleurs de l'époque, comme en témoignent les instructions du général en chef de l'armée de l'intérieur au chef de l'état -major :

" Vous ordonnerez au citoyen Marné de se rendre au théâtre Feydeau avec six de ses agents les plus affidés, qui se répandront dans le parterre et dans les galeries et qui instruiront l'adjudant général et désigneront les hommes qui par leur conduite turbulente seraient dans le cas d'être arrêtés. (…) Les adjudants généraux commandant aux différents spectacles feront arrêter tout homme qui donnerait un
acte d'improbation, ou porterait quelque empêchement à l'exécution de l'arrêté du gouvernement ; ils placeront des sentinelles aux portes des loges d'où il serait parti des sifflets ou tout autre signe d'improbation tendant à empêcher l'exécution de l'ordre du gouvernement. (…) Vous ordonnerez à trente dragons de la garde du Directoire de seller et de se tenir prêts à brider. "
signé : Bonaparte
Ce déploiement de forces fut efficace, si l'on en croit le " Rapport sur les spectacles d'aujourd'hui " du même auteur :
(Théâtre) Feydeau : Avant la première pièce, les airs patriotiques ont été exécutés par l'orchestre. Entre les deux pièces l'Hymne des Marseillais a été chanté. Pendant l'avant dernier couplet, un coup
de sifflet s'est fait entendre. Les agents de police sont à la recherche du chouan. Du reste, le
spectacle a été tranquille. " signé : Bonaparte
A propos, combien ça fait 7500 Euros en assignats

Plagiat, imitation, caricature sont les marques d'une immense popularité mais aussi
d'un véritable amour touchant à la dévotion. F. de Neufchâteau, dynamique ministre de l'intérieur et créateur du premier " salon " de l'agriculture en l'an VI n'hésita pas à chanter sa belle imitation lors de l'inauguration :
Allons, amis du labourage,
Poussez le soc avec vigueur…
Aux armes laboureurs ! Poussez votre aiguillon ;
Marchez ! Marchez ! Qu'un bœuf docile ouvre un large sillon

Puissent les muses inspirer encore l'âme de nos ministres…

Entre outrage et parodie, la frontière est bien floue, et il ne tiendrait qu'à l'humeur du juge de condamner un rassemblement de gais lurons entonnant leur hymne national, personnalisé, à la fin d'un repas trop arrosé :

Allons enfants de la Courtille,
Le jour de boire est arrivé.
C'est pour nous que le boudin grille,
C'est pour nous qu'on l'a conservé (bis)
Ne vois-tu pas dans la cuisine,
Rôtir des dindons et gigots.
Ma foi, nous serions bien nigauds
Si nous leur faisons triste mine

A table, citoyens, videz tous les flacons,
Buvez, mangez, qu'un vin bien pur humecte vos poumons.
(Marseillaise de la Courtille -Sedaine 1792)

Faudrait-il condamner les auteurs de ces paroles qui, au fond, seraient bien utiles pour soutenir les campagnes marketing de nos fières brigades gastronomiques partant à l'assaut du hamburger maudit ?

Et faudrait-il interdire les slogans électoraux, tels ceux imaginés par Napoléon III, le neveu du chanteur de la Berezina :

" Au vote, citoyens, formez vos bataillons,
Votons, votons et crions tous : Vive Napoléon. "

Notre dernier (?) empereur visait vraiment très bas. C'est peut-être pour ça qu'il fut élu !

Tous les courants philosophiques se sont appropriés La Marseillaise,
espérant récupérer à bon compte un peu de sa grandeur :
Les francs-maçons, par exemple, n'hésitent pas à plagier leur frère Rouget de Lisle,
membre de la loge Les frères discrets de l'Orient de Charleville.

Allons enfants de la lumière
Poursuivons ces nobles travaux ;
Laissons le stupide vulgaire
Languir dans un triste repos…
(J. Jouy 1792)

Les anticléricaux feront de La Marseillaise un support bienvenu dans leur lutte contre
l'obscurantisme. Le chant national devient l'épouvantail du clergé :

Allons ! fils de la République
Le jour du vote est arrivé.
Contre nous de la noire clique
L'oriflamme ignoble est levé (bis)
Entendez-vous tous ces infâmes
Croasser leurs stupides chants.
Ils voudraient encore, les brigands,
Salir nos enfants et nos femmes.
Aux urnes, citoyens ! contre les cléricaux !
Votons, votons, et que nos voix dispersent les corbeaux !
(Léo Taxil 1881)

Mais les calotins ne s'en laissent pas compter, et c'est à leur tour
de croasser en chœur :
Arrière les lois sataniques !
Les soutenir, oh ! quelle horreur.
Soyons toujours bons catholiques
Et nous trouverons le bonheur. (bis)
Guerre à la Franc-maçonnerie !
A bas les suppôts de Satan !
Terrassons-les tous promptement
Par eux la France assez flétrie.
(Louis Pinède-1893)

Epargnons-nous La Marseillaise en breton…et ses sœurs provinciales ;
A la fin du règne de Louis-Philippe, les bienfaits du travail font leur apparition parmi les valeurs que la mélodie entraînante est chargée de diffuser. Les premières tentatives sont représentatives d'une époque ou le travail était porteur d'un espoir de bien être à partager équitablement entre tous :

Amour sacré de la Patrie,
Inspire-nous jusqu'à la fin :
Que l'Humanité soit guérie,
De l'ignorance et de la faim ! (bis)
Que notre époque fortunée,
Quand Dieu permettra de s'asseoir, (sic)
Se dise à la page du soir :
" J'ai bien employé ma journée ! "
Courage, citoyens, ensemble travaillons,
Marchons, marchons, c'est le Travail qui règne désormais.
(E. Vidal -1848)

Cette vision naïve, quasiment idyllique du monde du travail sera vite remplacée par les nécessités d'un nouveau combat, celui du prolétaire contre le capital. Les forces se rassemblent et l'on pressent que les futures révolutions seront sociales ; en attendant que ces idées nouvelles s'expriment sur leur propre musique, La Marseillaise leur sert de porte-voix :
Lève-toi, peuple puissant !
Ouvrier, prends la machine !
Prends la terre, paysan !
(Ch. Keller-1883)

La récupération définitive de La Marseillaise, par la troisième république, catalogue l'hymne national
dans le registre des armes du gouvernement bourgeois. Elle n'est plus la force de ralliement d'un seul peuple, elle est le symbole du pouvoir des nantis ; L'Internationale, deviendra celui de la lutte des classes, du moins jusqu'à " l'Union Sacrée "


Chapitre IV- Manipulation

Un peuple n'a qu'un ennemi dangereux, c'est son gouvernement.
Saint Just

 

Amour sacré de la Patrie…Liberté, Liberté chérie
Combien de millions de vies ont été sacrifiées au nom de cet Amour sacré ?
Combien de millions d'hommes sont morts au nom de cette Liberté chérie ?
En 1914, elle a bon dos la Marseillaise ; chargée, par la propagande officielle et l'esprit de revanche, de faire croire à toute la jeunesse d'un pays qu'on va se battre, au nom de l' " union sacrée ", pour rendre la liberté aux provinces perdues, de l'autre côté de la " ligne bleue des Vosges ".
Ils croyaient, ces pauvres citoyens, qu'ils chantaient " Aux armes … " pour aller libérer l'Alsace et la Lorraine.
Comment auraient elles pu deviner, ces misérables victimes, leur véritable rôle dans la boucherie engendrée par les règlements de comptes successifs entre, l'Autriche et la Serbie, l'Allemagne et la Russie, l'Allemagne et la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne, l'Autriche et la Russie, la France et l'Autriche, le Japon et l'Allemagne, l'Autriche et le Japon…et j'ai oublié avec qui les turcs devaient régler leurs comptes…
Comment peut -on imaginer que des millions d'hommes se laissent manipuler par les discours ronflants de politiciens névrosés :
" Messieurs, il fallait un hymne comme celui-là pour traduire, dans une guerre comme celle-ci, la généreuse pensée de la France…
…Déjà le jour de gloire que célèbre la Marseillaise a illuminé l'horizon ; déjà en quelques mois, le peuple a enrichi nos annales d'une multitude d'exploits merveilleux et de récits épiques. Ce n'est pas en vain que se seront levées en masse, de tous les points de France, ces admirables vertus populaires.
(Discours de Raymond Poincaré, Président de la République, lors du transfert des cendres de Rouget de Lisle aux invalides le 14 juillet1915)


Vingt millions de morts, vingt millions d'exploits merveilleux ?
Vingt millions de morts, vingt millions de veuves et d'orphelins pour apprécier les récits épiques ?

Pas un seul de ces malheureux soldats n'aurait donné sa vie pour les financiers des potasses d'Alsace ou du charbon lorrain, si il n'avait été entraîné par les puissants accents de la Marseillaise.

Mais attendre la mort dans la boue des tranchées peut provoquer un légitime sentiment de lassitude par rapport aux grandes idées ; celles de la Marseillaise deviendront insupportables à bon nombre de soldats.

Sans chanson, pas de survie possible, et si La Madelon, viens nous servir à boire… amène un peu de gaieté dans les moments de répit, la chanson de Craonne reflète, elle, l'état du moral des troupes aux heures les plus sombres :

Adieu la vie, adieu l'amour,
Adieu toutes les femmes !
C'est bien fini, c'est pour toujours,
De cette guerre infâme.
C'est à Craonne, sur le plateau
Qu'on doit laisser sa peau,
car nous sommes tous con-damnés,
Nous sommes les sacrifiés.

Plus question de jours de gloire pour les enfants de la patrie,
Le mariage de raison de la Marseillaise avec la constitution de la République lui a définitivement fait perdre son message originel et sa popularité. Et même si en 1914, les manipulations du pouvoir rangent tout le monde derrière La Marseillaise ; L'Internationale, depuis 1888 gagne les faveurs des mouvements sociaux qui s'organisent et qui ne veulent pas, à juste titre, défiler sur l'air préféré des pourvoyeurs de chair à canon !

Debout ! les damnés de la terre
a un pouvoir incantatoire aussi fort qu' Allons enfants et les paroles de l'Internationale correspondent bien au message des forces de gauche
Un siècle de compromissions et de manipulations diverses auront eu raison du symbole de liberté, porteur des valeurs républicaines qu'était La Marseillaise.
L'hymne de la France, n'est plus l'hymne des français
ce n'est en tous cas pas celui de Louis Aragon :
" la tombe est prête et l'enfant tombe
avec sa mère. C'est encore
la Marseillaise "
(L. Aragon -Réponse aux jacobins (1934) :

Chapitre V- Valse hésitation
Gouverner, c'est choisir
(Pierre Mendès France)

La fin du dix-neuvième siècle et les débuts de la troisième République sont une époque charnière entre les survivances de l'ancien monde et la mise en place des sociétés modernes. Les idées et les techniques nouvelles ne s'imposent pas encore. Les nantis et leurs élus s'employant plus à préserver leurs acquis qu'à expérimenter les risques de la modernité.
Le souvenir que cette période laisse dans la mémoire des générations suivantes est celui d'une société anachronique et désuète ; elle est en fait aveuglée par une idée fixe : la reconquête de l'Alsace et de la Loraine.
Définitivement aux mains du pouvoir, la Marseillaise est à nouveau l'arme favorite des stratèges en redingote ; ils ont recours aux sentiments les plus bas pour exacerber la haine du " Boche " et le désir de revanche. Le message gouvernemental est relayé par les compositeurs du boulevard, ou
la bêtise de certaines chansons atteint des sommets plus élevés que la ligne bleue des Vosges,
tel cet inoubliable fils de l'Allemand , dans laquelle un ennemi d'outre Rhin mendie le lait d'une mère française :
Va, passe ton chemin, ma mamelle est française ;
N'entre pas sous mon toit, emporte ton enfant,
Mes garçons chanteront plus tard La Marseillaise
Je ne vends pas mon lait au fils d'un Allemand !
(Villemer / 1880)
Ca nous laisse sans voix…


Les aspirations nouvelles, porteuses de l'espoir d'une société plus juste ne se reconnaissent plus dans un chant aussi galvaudé que La Marseillaise et bientôt sa popularité est concurrencée par L'internationale dont le message plus accessible, trouve un large écho dans le prolétariat.
La guerre de 14 vient mettre un terme à ces rivalités et, devant la nécessité absolue de l'Union Sacrée, l'Internationale cède la pas et part se réfugier dans les bras de Moscou, qui l'adopte et en fait l'hymne national bolchevique en 1917.
La paix est revenue pour vingt ans, juste le temps nécessaire à la reconstitution d'un nouveau stock de combattants.
Temps largement suffisant, aussi, pour mitonner quelques magouilles financières, dont les gouvernements cachottiers répugnent à dévoiler les secrets. La troisième République à scandales, rassemble contre elle toutes les oppositions, de l'extrême droite aux communistes, et le gouvernement s'écroulera dans la cacophonie des deux hymnes rivaux.
Cède le pas, Ô Marseillaise
A l'Internationale car voici
L'automne de tes jours
Aragon allait-il avoir raison ? l'avènement du front populaire pourrait le faire croire !
Ce serait compter sans la relativité des convictions humaines. Les communistes et socialistes au
pouvoir ne mettent pas longtemps à lorgner sur les atours de La Marseillaise et à comprendre l'intérêt
politique d'une récupération de l'hymne officiel. Bon moyen de récupérer quelques voix sur la droite ; bon moyen aussi de faire oublier les œillades outrancières des communistes vers Moscou.
En quelques discours aux arguments acrobatiques, la gauche montre qu'elle est tout à fait capable de
s'abaisser au niveau de la droite et de virer de bord au gré des circonstances.

Bientôt, la guerre revenue, on entendra de nouveau Aux armes … mais cette fois, la " gloire " n'était pas au rendez-vous !
La République, devenue l'Etat français du maréchal Pétain se sert peu de la Marseillaise, qui aurait pu énerver l'occupant. On torche rapidement un lénifiant Maréchal nous voilà, sur l'air populaire de " Voilà le tour qui passe… ",bien connu des spectateurs du Tour de France d'avant guerre.
Pendant ce temps, dans les prisons, les camps et autres lieux de torture, La Marseillaise retrouve, naturellement, son rôle d'hymne à la Liberté, ultime cri d'espoir des victimes face à leurs bourreaux.
Le général de Gaulle ne perd pas son temps à une récupération hasardeuse et commande pour la France en exil, un très émouvant chant de circonstances : Le Chant des Partisans.
Dans la France libérée, les paroles de la Marseillaise retrouvent, dans le sillage du Général une auréole toute neuve d'hymne de la liberté. Pas pour longtemps, les politiciens d'après guerre retrouvent bien vite les pratiques politicardes d'avant guerre, et entachent à nouveau le symbole national de leur médiocrité.
Déjà comprise à contresens, la Marseillaise va être utilisée à contre emploi, à l'occasion d'une des bavures dont l'histoire de France aurait bien aimé se passer.
Alger, 26 mars 1962, rue d'Isly ; Les accents de la Marseillaise à peine retombés, la manifestation pacifique des français d'Algérie se trouve face à un détachement de l'armée française. Pour une raison jamais élucidée, les soldats tirent dans la foule de leurs compatriotes. Cinquante morts, deux cents blessés ; Jour de honte pour la patrie.

Chapitre VI- Libération

O Liberté ! que de crimes on commet en ton nom.
(Manon Philippon, montant à l'échafaud)

A peine la paix devenue guerre froide, les humains s'escriment à reconstituer leur capital sérieusement entamé par tant de destructions. La concupiscence prend le pas sur le patriotisme, les valeurs de la bourse deviennent les valeurs absolues et les idées de Patrie redescendent de plusieurs échelons sur la nouvelle échelle des valeurs. Il faudra d'autres chimères que le patriotisme pour dépasser le record des soixante millions de morts de la deuxième guerre mondiale. En ce moment c'est Dieu qui semble être l'inspirateur préféré des prochaines guerres.
Laissons les dirigeants des grandes puissances nous proposer d'autres artifices, entre Dieu, pétrole et terrorisme, ils trouveront sans problème un nouveau cheval de bataille.
C'est un point sur lequel on peut leur faire confiance !

La médiatisation des blessures béantes et des multitudes de cadavres, ont fait évoluer rapidement l'idée que les citoyens de l'an 2000 se font de la guerre. Les populations renâclent enfin à l'idée de se faire tuer pour défendre les intérêts des puissants. Alors la guerre se fait plus subtile, elle est saupoudrée à petites doses sur toutes les régions convoitées par les puissances de l'axe de l'Argent, discrètement, mais constamment.
La guerre est devenue une affaire de professionnels. Les combattants sont dressés au combat au moyen de techniques psychologiques assez fines pour pénétrer sous le casque des soldats ; Ils ne vont plus maintenant Egorger vos fils, vos compagnes , ils vont créer un dommage collatéral ! c'est plus sympa quand même ! On ne parle plus de déclarations de guerre, mais de rupture du processus de paix ; on n'attaque pas d'ennemis, on frappe des comparses ; et pour liquider une rébellion, il suffit maintenant d'une riposte graduée assurant la gestion intégrée d'une guerre de basse intensité ! Adieu les étendards sanglants : passés de mode !
En dehors des stades de football, La Marseillaise n'est plus une arme suffisante pour mobiliser les foules.
Alors maintenant que ses paroles sont perçues à contresens, que le message de l'hymne à la Liberté est complètement oublié, faut-il vraiment apprendre à nos enfants à hurler Aux armes ?
Comment l'Etat peut il prétendre vouloir la paix entre les peuples alors que son hymne officiel est
utilisé comme un cri de guerre ?

Il faut bien un jour choisir entre modernité et tradition ; Le chef de l'Etat se déplace-t-il toujours en carrosse doré, exerce-t-il toujours le droit de cuissage, comme le voulait la tradition ? Portons nous encore des gants couleur beurre frais, ou des hauts de forme ? laissons cela aux anglais, ou à d'autres peuplades bizarres !
L'Etat ne devrait-il pas se préoccuper de l'image qu'il donne à la jeunesse et du contenu des messages qu'il transmet ?

Chapitre VII- Déception

Parmi les compositions inspirées des paroles de notre hymne national, celles qui ont donné Les Marseillaises de la Paix sont certainement les plus nombreuses. La plus célèbre est sans
doute celle écrite par Alphonse de Lamartine, en 1841. Majestueux poème dont je n'ai, malheureusement, jamais pu terminer la lecture, l'effet de ces ondoyants alexandrins me plaçant immanquablement en état d'hypnose léthargique.
Les paroles de paix, qu'elles soient propagées par la plume d'un anonyme rimailleur de bonne volonté ou qu'elles soient chevrotées par le Pape depuis son balcon, provoquent toutes un effet négligeable sur les populations de la planète: des applaudissements discrets, une reconnaissance polie, des encouragements sincères, quelques remerciements chaleureux… toutes manifestations qui n'engagent personne et rejettent immédiatement le message pacifique dans l'oubli !
Le silence à peine revenu, chacun retourne à ses occupations ; les politiciens à leur campagnes électorales, les militaires à leur guerre des étoiles, les ingénieurs à leurs nouveaux jouets.
Est-ce notre faute à nous les hommes, si, dès l'enfance, il y a plus de candidats pour jouer au soldat, au Superflic ou à Terminator plutôt qu'à…un jeu de paix qui n'existe même pas ! J'ai beau chercher, je ne connais pas de jeu dans lequel le vainqueur apporte la paix ; dans tous les cas, la victoire est synonyme de puissance et de richesse pour les uns ; d'humiliation et de domination pour les autres.
Sans doute la violence en chacun de nous est elle un mal nécessaire à la dynamique de la vie.
La Paix est ennuyeuse, même chantée sur l'air de la Marseillaise, elle n'intéresse personne, elle n'offre pas assez de gains à court terme. Qui va investir dans l'éducation du tiers monde, éducation qui pourrait, en quelques générations, produire une société active de citoyens responsables ? C'est trop risqué, il est beaucoup plus simple de piller les richesses naturelles en promettant un futur hollywoodien ! de plus, on gagne beaucoup moins d'argent en construisant des écoles qu'en fabricant des missiles et autres avions furtifs. Et les indigènes indigents, une fois qu'ils auront un transistor et une mobylette, qui vous dit qu'ils ne lorgneront pas sur votre villa de quartier chic ? qu'ils ne voudront pas votre piscine et une Barbie, comme à la télé ? Parce qu'un pauvre, dès qu'il sait lire, a tendance à devenir un peu révolutionnaire ; toujours prêt à chanter des Marseillaises sanguinaires !
Du temps ou les conflits étaient ouvertement mondiaux, les combats se passaient chez nous, sur nos terres, il fallait quelques années de guerre pour détruire et un peu plus d'années de paix pour reconstruire. Maintenant, le temps et les distances se sont réduits avec l'augmentation de la vitesse des avions et l'accroissement de la portée des missiles. La puissance des explosions et la nature désagréablement irradiante de leurs émanations en rendent l'usage délicat dans nos pays aux
frontières si tourmentées. Vous croyez naïvement anéantir la Belgique ; le vent du nord pousse les nuages toxiques vers la Suisse, ou résident d'importants actionnaires de votre holding ! impensable, il fallait mettre un terme à ce risque incalculable ! De plus, la disparition définitive de millions de concitoyens grands consommateurs de produits coûteux n'est pas rentable en termes de stratégie de marché.
L'exportation a permis de résoudre ces problèmes. Il suffit d'exporter la guerre sur d'autres terrains de jeux, dans des pays lointains, si possible pauvres ou dont les richesses ne jouent qu'un rôle de stock secondaire.
Et maintenant, rien de plus simple, on peut en quelques clics, réduire ses stocks de missiles dépassés, essayer les nouvelles ogives, presque sans éclaboussure et sans cesser de contrôler sa
position à Wall street.
Rendons grâce au plus beau des lieux ! prosternons nous devant l'Internet !
La Paix ne sert à rien, elle produit si peu de richesses, et tellement lentement ! dans le meilleur des cas, quelques pour -cent dans les indices de l'année prochaine . Alors qu'avec une bonne guerre, la valeur des capitaux augmente considérablement, immédiatement après le premier tapis de bombes !
Non, la paix n'est vraiment pas pour demain ! alors, marchons, marchons …


Chapitre VIII - Révélation
La grande révélation est le silence
Lao - Tseu (vers 500 av. JC)


Les états ont besoin de matérialiser l'Etat. Le drapeau est la matérialisation la plus simple de l'Etat
qu'il représente. C'est aussi la plus pratique pour toutes sortes d'usages; Il est plus facile de brûler des bannières étoilées aux quatre coins du monde que d'envahir les Etats-Unis.
Associée directement à l'image de la France, l'équation bleu, blanc, rouge égale France, fonctionne automatiquement. Il ne viendrait à personne l'idée de penser au sang évoqué par la couleur rouge, ni à la liberté associée à l'azur, ni à la pureté du blanc associée avec Génie ! Ce sont des symboles dont l'interprétation ne vient à l'esprit que si l'on s'arrête sur le sujet ! Ils sont suffisamment généraux pour passer au travers de toutes les épreuves de l'Histoire.
Il n'en va pas de même pour la Marseillaise, dont le sang impur abreuve nos sillons ne peut que
transmettre une image négative et guerrière de l'Etat qui ne correspond certainement pas à celle que celui-ci veut donner.
Le jour ou la paix aura cessé d'être ennuyeuse, n'est peut-être pas si éloigné. La puissance des
manifestations pacifistes, contre la guerre à l'Irak, fait prendre conscience que la paix peut être
utilisée comme une arme de destruction massive de la bêtise guerroyante. Devant la montée de ces forces bénéfiques, exprimées avec l'intelligence de la jeunesse, qui osera encore chanter La Marseillaise ?
Choisir un chant ayant suffisamment de qualités pour être élevé à la dignité d'hymne national n'est pas chose facile : dur de choisir entre un air pompier flamboyant à la gloire de la guerre ou une mièvrerie du genre " sur nos monts quand le soleil …" pratique pour conduire paisiblement le bétail sur les alpages…
Nous serions nous satisfait d'une languide Brabançonne ? et notre pétulance nationale se serait-elle
satisfaite de :
Au ciel montent plus joyeux
Les accents d'un cœur pieux,
Les accents émus d'un cœur pieux !

en lieu et place de :

Liberté, liberté chérie
combats avec tes défenseurs.
Un hymne qui serait vraiment " national " unanimement respecté par toutes les composantes des forces du pays, devrait être accepté par : la gauche et la droite, sans oublier le centre ; les jeunes et les vieux, les riches et les pauvres, les hommes, les femmes et ceux qui hésitent; les croyants, les athées et ceux qui hésitent aussi ; les noirs, les blancs et les couleurs intermédiaires, et les autres, tous ceux qui ne disent rien et ceux qui parlent trop…
Dans cette optique, une seule solution: un hymne dont le sens serait absolument incompréhensible par la quasi totalité de la population, ce qui aurait pour avantage évident de laisser à chacun une totale liberté d'interprétation, une traduction entièrement adaptable à l'idéal du citoyen!
Comme dans bien d'autres domaines, la voie de la sagesse nous est montrée par l'Afrique :
Nkosi Sikekel'iAfrika
Maluphakanyasw'uphondo Iwayo
Yiswa imithandazo yethu
Nkosi sikelela, thina lusapho Iwayo

L'infime minorité de nos concitoyens qui parle couramment l'isixhosa pourra toujours contester le bien fondé de ces paroles, c'est vrai, mais cela ne relativise que très peu la justesse de ma proposition :
l'immense majorité pourra traduire à sa guise ces sages couplets venus de très loin et leur donner, avec les intonations adéquates, l'impression de tristesse ou de joie commandée par les circonstances du moment.
Certains esprits chagrins pourraient relever que la mémorisation de ce texte n'est pas aisée ! surtout
pour nos aînés et particulièrement pour les anciens combattants !
Qu'à cela ne tienne, ceux-ci pourront tout à fait, pendant que les autres chantent, observer une minute de silence à la mémoire des victimes inconscientes des hymnes nationaux !
Et les partisans de la Paix, de la Liberté, de l'Egalité, de la Fraternité me direz-vous, faut-il les laisser
sur le bord du chemin, sans hymne, pour ainsi dire inanhymnés, eux qui ont montré la Voie ?
Que non ! à ceux là je propose humblement mes nouvelles paroles pour La Marseillaise :

Allons enfants de la Patrie
L'heure est venue de s'engager
Pour chasser hors de notre vie
L'injustice et la pauvreté. (bis)
Rassemblons- nous dans nos campagnes
Dans nos villes, et dans nos cités
Chantons avec nos compagnes
Notre amour de la liberté

La France, la Liberté
Le Monde, l'Egalité
Amis, unis,
Nous nous battrons
Pour la Fraternité.

Les pauvres, les riches et les exclus
Que les citoyens, leurs élus
Oublient les sombres différences
Et ravivent dans l'âme de la France (bis)
L'esprit ancien des droits de l'homme
Dont ils sont eux-mêmes la somme,
Bâtissent dans la modernité
Un monde nouveau d'égalité

La France, la Liberté
Le Monde, l'Egalité
Amis, unis,
Nous nous battrons
Pour la Fraternité.

Signons alliances à l'étranger,
Tendons la main aux immigrés.
Que la justice avec les lois
Terrasse les fortunes du sort (bis)
Et que le respect de nos droits
Supplante la raison du plus fort
Qu'enfin la générosité
Soit source de Fraternité

La France, la Liberté
Le Monde, l'Egalité
Amis, unis,
Nous nous battrons
Pour la Fraternité.


© Bernard Bouchet
Sète, mars 2003